Pile je gagne, face tu perds
Entendu ce matin l'interview d'Eric Woerth (Ministre du Budget) dans la matinale de France Inter (en grandes ondes dans la voiture, genre "ici Londres, des Français parlent aux Français"). Ce fut une démonstration assez édifiante d'une certaine forme de mauvaise foi journalistique consistant à s'opposer à l'invité quoi qu'il dise. Quoi qu'il arrive, ce dernier est perdant. C'est ce que j'appelle la technique du "pile, je gagne et face, tu perds".
Deux exemples:
Premièrement à propos de la polémique lancée par Libération sur la prétendue mauvaise affaire faite par l'Etat dans son plan de soutien aux banques. Rappel des faits: l'Etat a prêté de l'argent aux banques moyennant une prise de participation au capital de celles-ci. Le hic, c'est qu'il était prévu dans l'accord que la sortie du capital se fasse au cours d'entrée et non au cours du marché.
Entre temps, les banques (BNP Parisbas en particulier) se sont refait une santé, leur cours en bourse a progressé et elles remboursent leurs dettes. Comme l'état ne récupère que ses billes au prix d'achat des actions, Libé (journal de gauche) crie au scandale: l'Etat est passé à côté d'une confortable plus-value boursière. Libé titre donc: "Les banques remboursent, l'Etat perd 12 Milliards".
Il est vrai qu'il est frustrant de passer à côté d'un tel gain, mais reconnaissons qu'il est cocasse de voir un quotidien de gauche reprocher à un gouvernement de droite de ne pas faire de spéculation boursière avec l'argent du contribuable !
Car qu'auraient dit les médias si à l'époque (c'est à dire au plus fort de la crise), l'Etat avait pris le risque de prévoir un prix de revente de ses parts au prix du marché? A un moment où les actions des banques étaient en chute libre et certaines faisaient purement et simplement faillite. "Folie spéculative!" aurait sans doute titré Libé. Et qu'auraient dit les journalistes de France Inter si le redressement des banques n'avait pas été ce qu'il a été et l'Etat avait fait une moins-value? "Gaspillage des deniers publics !", sans doute.
Comme l'a bien expliqué Woerth: est-ce le rôle de l'Etat de faire de la spéculation boursière en pleine crise financière? Au lieu de cela, l'Etat a sécurisé son placement en s'assurant de récupérer sa mise tout en prêtant les fonds à un taux élevé (ce qui explique l'empressement des banques à rembourser).
Résultat de l'opération: les banques vont mieux, elles remboursent leur dette plus les intérêts, l'Etat fait un bénéfice mais on peut quand même écrire qu'il a "perdu 12 milliards" (ce qui, reconnaissons-le, fait vendre plus de papier).
CQFD.
Autre exemple, le budget 2010. Pour la première fois depuis longtemps, l'Etat ne construit pas son budget sur des hypothèses de croissances "optimistes" voir "volontariste" (traduction en francais courant: des plans sur la comète) mais sur une hypothèse modeste de quasi-stagnation (rappelons quand même que nous ne sommes pas sortis d'une des pires crises économiques mondiales depuis un siècle). Nicolas Demorand (que j'apprécie par ailleurs) le remarque et se lance dans un procès d'intention contre le gouvernement: celui-ci aurait volontairement sous-estimé la croissance pour que les résultats soient au-delà des espérances l'année prochaine, ce qui permettrait d'en tirer un avantage politique.
Depuis des années, donc, chaque fois que le gouvernement présente son budget pour l'année suivante, on nous dit que les prévisions de croissances sont complètement irréalistes et que ça ne tient pas la route. Pile: je gagne.
Si par hasard le gouvernement fait une estimation prudente de la croissance, c'est un calcul politique machiavélique pour pouvoir triompher devant les caméras si par hasard la croissance dépasse les prévisions. Face: tu perds.
Quod erat demonstrandum.
Conclusion: "Gouverner, c'est prévoir" et c'est ce qui rend l'exercice difficile. Certains journalistes, eux, ont des pouvoirs divinatoires et sont capable de prédir l'avenir… a posteriori. Dommage, vraiment, que Libération et consorts ne nous ait pas tous prévenus l'année dernière que l'Etat pourrait faire 12 Milliards de plus-values boursières et ne se soit pas insurgé alors de sa prudence excessive. Ca aurait fait du bien au budget de l'Etat.
/image%2F1414389%2F20160817%2Fob_7e811c_souris-plantu.jpg)